“Thinking outside of the box” : pourquoi et comment ?

 

Un casse-tête pour casser les barrières mentales

Un casse-tête issu du Cyclopedia of Puzzles de Sam Loyd paru en 1914 puis attribué à Henry Dudeney en 1951, a longtemps été utilisé par la Walt Disney Company pour inciter ses salarié·e·s à penser « outside of the box ». La résolution de ce problème demande en effet de « sortir de la boîte », c’est à dire de s’échapper du cadre enfermant de ses croyances et des contraintes externes pour aborder la question avec un nouveau regard.

L’expression « thinking outside of the box » signifie donc « sortir du cadre pour penser différemment ». Tout un symbole pour le grand défi de l’innovation : comment dépasser les schémas en place pour s’ouvrir à de nouveaux horizons ?

Sauriez-vous relier ces 9 croix en 4 traits sans lever votre stylo ?

Réponse : il suffit de sortir du cadre !

De quel cadre parle-t-on ?

À l’ère Taylorienne où l’humain est intégré en tant que corps actionnable et fonctionnel de la chaîne de production, version rangs de moutons des Temps modernes, il ne lui est pas demandé de penser. Son cerveau, branché en « mode automatique » pour imiter au mieux les automates, assimile la segmentation des métiers et des fonctions et la culture de contrôle-validation d’une organisation pyramidale.

La standardisation qui en résulte provoque un effet « boîte » qui infuse les esprits : la rigidité de la structure et le contrôle social qui la préserve sont intériorisés par les individus… Qui n’ont plus besoin d’être contraints par une autorité externe pour se plier aux process et en défendre la légitimité. Si c’est relativement efficace pour assurer une chaîne de production fiable, ce n’est pas la panacée pour la créativité !

Des raisons d’en sortir

À partir des années 1960, le cadre est remis en cause par la transformation socio-culturelle de l’Occident, prônant désormais la culture de l’épanouissement personnel. On conçoit alors tous les bénéfices psychologiques d’une autonomie de la pensée comme facteur de bien-être, et partant, d’engagement.

Les besoins économiques d’un marché saturé viennent ensuite renforcer cette nécessité impérieuse d’innover. Pour survivre et naviguer sur les océans bleus de la croissance continue, les entreprises donnent dès lors place à la créativité de leurs salarié·e·s.

Ainsi sacrée facteur clé de succès, la créativité figure dans le top 3 des compétences clés identifiées par le World Economic Forum pour répondre aux défis de notre siècle. De fait, la digitalisation du monde disrupte profondément les organisations et leurs écosystèmes, allant jusqu’à faire sauter le cadre environnemental… Tandis que le cadre intériorisé reste soumis à la permanence de certaines rigidités.

« Sortir du cadre », une injonction paradoxale ? 

Selon le spécialiste en sciences cognitives Edward de Bono, auteur de la pensée latérale et autres livres sur la créativité, la première mission du cerveau est de nous permettre de survivre et de nous adapter. Il ne serait ainsi « pas conçu pour produire des idées nouvelles qui résulteraient d’un cheminement transversal à travers les schémas établis ». Puisque nous ne pouvons pas vraiment compter sur la nature de notre cerveau pour produire des idées nouvelles, alors comment faire ? Avec une méthode bien sûr ! Ces dernières ne manquent pas : méthode aléatoire, concassage, univers analogues… Pour ne reprendre que celles imaginées par Bono lui-même.

Un autre paradoxe se pose vis-à-vis des dynamiques de groupe, auxquelles l’entreprise n’échappe pas. Ces dernières tendent, même malgré elles, à établir une norme majoritaire de laquelle il est rendu difficile de s’abstraire. Comme le souligne Serge Moscovici dans ses travaux sur les minorités actives, les « minoritaires » sont a priori les plus aptes à proposer des alternatives créatives étant donné que la norme établie leur est le moins profitable… Mais comment leur donner voix, comment les reconnaître et les récompenser, alors que leurs suggestions déstabilisent précisément la norme rassurante ?

La pensée divergente constitue dès lors une forme d’injonction paradoxale : valorisée d’un côté, mais suscitant de la méfiance en ce qu’elle demande beaucoup de ressources et génère de l’instabilité et du conflit par la remise en cause qu’elle induit. D’après les chercheur·euses Ella Miron, Miriam Erez et Eitan Naveh, les salariés créatifs seraient par ailleurs moins rigoureux, attentifs et consciencieux. L’exemple d’Albert Einstein, génie créatif incontesté, est en cela très parlant puisqu’il a été renvoyé de son lycée à 15 ans, « son caractère indocile étant jugé incompatible avec la discipline régnant dans l’établissement » !

Pour sortir du cadre, faut-il encore pour cela qu’il en existe un !

Le cadre, avec tout ce qu’il a de normatif et de limitant, n’est pas moins nécessaire à la production créative. Sans cadre, les pensées risquent en effet de s’éparpiller, alors qu’avec un cadre strict, l’imagination tourne à plein régime. Il suffit de songer à « La Disparition » de George Perec, œuvre de plus de 300 pages dans laquelle l’auteur s’est interdit l’utilisation de la lettre « e », pourtant la plus utilisée de la langue française !

Au-delà de toute disposition caractérielle à la divergence, la question n’est donc pas tant celle de l’existence du cadre (qui nous est à toutes et à tous nécessaire), mais bien de ses limites, et plus encore, de la souplesse de ces limites à travers la possibilité qui est accordée à chacun·e de participer à sa construction et à sa mutation.

Comment dans ce cadre laisser place aux visionnaires, avec leurs idées qui dérangent et qui ne se conforment pas à la norme fabriquée par l’entreprise ? « La normalité est une route pavée », nous disait Vincent Van Gogh : « on y marche aisément mais les fleurs n’y poussent pas ». Les différentes formes d’intrapreneuriat, en remodelant le modèle salarial et les process d’innovation classiques sont une amorce de réponse face à ce besoin de penser « à côté », tout comme les modes d’organisations holacratiques, les pratiques de coaching interne ou encore la revalorisation des compétences extra-professionnelles. La boîte n’est plus (ce qu’elle était), vive la boîte !

Valentine Poisson, pour le webmagazine Noé

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